Géographie

“c’est là où le terrain est naturellement fort qu’il faut fortifier !”

Un peu de géographie militaire

Le Chablais est situé sur l’axe du Grand-St.Bernard. Cette transversale alpine représente, entre Martigny et Aoste, le passage Nord-Sud le plus court de toute la chaîne des Alpes. Complété par le Simplon – passage plus long mais dont la capacité est supérieure -, cet axe est quasiment incontournable dans le cadre d’une opération militaire visant à relier le Piémont et la Franche-Comté.

Cette transversale connaît un passage obligé: Martigny. Si l’on laisse de côté le débouché de Chamonix, ce passage obligé se prolonge au nord jusqu’au défilé de St.Maurice. Le Chablais forme l’entonnoir qui y canalise, depuis le nord, tous les itinéraires en direction du sud.

Le Chablais représente également la seule possibilité de contourner le lac Léman par l’est, soit par un suivi des rives, soit dans un mouvement plus ample cependant limité au sud par la dorsale principale des Alpes.

Le Chablais est aussi, hormis la cuvette de Bulle, le seul secteur de l’ouest des Alpes suisses permettant de pénétrer dans le réseau des vallées et cols préalpins.

Il ne faut pas négliger de plus qu’une perte de liberté de manœuvre dans le Chablais signifie non seulement la coupure de la transversale alpine, mais également la coupure presque totale du Valais d’avec le reste de la Suisse.

Le Chablais est une plaine de 20 km de long par environ 5 km de large. Le Rhône, d’une largeur moyenne de 40 m, coulant de St.Maurice en direction du lac Léman, en constitue l’épine dorsale et la sépare longitudinalement, par le milieu, jusqu’à la hauteur de Versvey où un brusque virage le fait buter à droite puis à gauche en coupant transversalement la plaine.

Il faut ajouter à cette première coupure transversale la présence de la colline de St.Triphon qui coupe une deuxième fois la plaine dans sa profondeur. La Grande Eau, la Gryonne et la Vièze sont des cours d’eau qui constituent également des coupures transversales, de moindre importance toutefois.

Ces coupures sont complétées par de nombreux plans d’eau (nappes phréatiques consécutives à l’extraction des graviers) et d’importantes zones bâties, qui limitent les possibilités de contournement.

La caractéristique majeure de cette plaine est cependant son nombre limité d’accès:

  • à l’est, la vallée de la Grande Eau en direction de Le Sepey et des cols des Mosses et du Pillon offre la seule route d’une certaine capacité, traversant obligatoirement la zone bâtie de Aigle;
  • au sud-est, les hauteurs de Ollon-Bex autorisent plusieurs itinéraires qui cependant tous traversent des zones bâties et qui sont canalisés au col de la Croix, débouchant à nouveau dans la partie supérieure de la vallée de la Grande Eau;
  • au sud, le défilé de St.Maurice concentre le passage du Rhône, de l’autoroute A9, de la ligne CFF à double voie et de deux routes cantonales, sur une largeur d’environ 200 m;
  • au sud-ouest, le val d’Illiez donne un débouché sur la Haute-Savoie par le Pas de Morgins, avec une seule route de capacité limitée;
  • à l’ouest, plusieurs petits passages préalpins relient le Chablais au Val d’Abondance sans toutefois offrir de capacité intéressante;
  • au nord-ouest, en direction de Evian, les itinéraires sont serrés entre le lac Léman et les pentes raides du Grammont; la route cantonale, la voie CFF et une route forestière doivent en plus traverser les zones bâties du Bouveret et de St.Gingolph;
  • au nord, les itinéraires sont également serrés entre le lac et les Rochers de Nayes, à la hauteur de Chillon; la route cantonale, la voie CFF, la A9 et une route forestière doivent aussi traverser les zones densément bâties de Villeneuve, Veytaux et Montreux.

Même si la plaine du Chablais donne l’impression d’être un terrain propice aux formations mécanisées, il faut reconnaître que les mouvements de grande ampleur y sont moins faciles qu’il n’y paraît au premier regard, que sa capacité d’absorption est limitée, et surtout que les possibilités d’y entrer ou d’en sortir sont réduites à quelques endroits précis.

On comparera donc volontiers ce secteur à une baignoire : celui qui maîtrise les robinets et les écoulements décide de la quantité d’eau qu’elle contiendra, et partant de sa qualité!

Première ère : le canon antichars

Le canon antichars de 9 cm ou le canon antichars sans recul de 10,6 cm peuvent tirer jusqu’à 600 m. Ils ne peuvent combattre qu’un seul objectif à la fois. Il ne saurait donc être question de chercher à intercepter l’adversaire mécanisé et blindé en terrain découvert, ni là où il pourrait déployer plusieurs chars simultanément. La plaine du Chablais présente par ailleurs des distances de visées supérieures à cette distance de tir, ce qui crée une totale inégalité dans les chances de duel entre le blindé et l’arme antichars.

La solution pour le défenseur consiste donc à ne pas s’aventurer dans la plaine et à se concentrer sur les voies d’accès : les véhicules blindés y sont condamnés à progresser en colonne, et peuvent être détruits l’un après l’autre.

Le dispositif tactique est alors constitué d’une série de barrages et de points d’appui d’infanterie placés sur les itinéraires d’entrée et de sortie.

Ces tronçons sont largement pourvus d’obstacles (ouvrages minés, barricades) qui permettent d’arrêter l’adversaire pour pouvoir le prendre plus facilement sous le feu. Des positions permanentes (abris et fortins) sont disponibles.

Le dispositif est cependant fort distendu, découpé en petits éléments qu’il est difficile de déplacer ou de renforcer en cas de nécessité.

On maîtrise cependant la “baignoire”: les robinets d’entrée peuvent être fermés, et, si l’un d’eux vient à avoir une fuite, l’intrus peut toujours être intercepté à la sortie!

Deuxième ère : l’engin filoguidé antichars

Avec l’apparition des systèmes antichars filoguidés de type Dragon, au début des années 1980, la portée s’allonge sensiblement (1000 m), l’efficacité contre les blindages est accrue, et la densité de feu peut être augmentée. Cette portée supplémentaire permet de tenter un duel à chances égales avec les chars, et devient trop longue pour être utilisée de manière rentable dans les passages étroits.

Le défenseur peut donc se permettre de descendre dans la plaine, mais il n’est pas question d’affronter les blindés de front. Il faut donc choisir des emplacements où il est possible de tirer transversalement dans la plaine, sans que la distance de visée ne soit supérieure à celle de tir.

Il faut donc utiliser les resserrements naturels ou artificiels déjà évoqués : coudes du Rhône à Vouvry et Versvey, colline de St.Triphon.

On ne peut toutefois pas garantir de bons résultats si les formations mécanisées sont en mouvement. Il faut donc les freiner, voire les arrêter avant de les prendre sous le feu. On établit donc sur ces lignes d’arrêt des obstacles antichars permanents ou on planifie des barrages de mines.

On trouve dès lors soit des points d’appui d’infanterie intégrant des armes filoguidées et défendant ces positions, soit des positions préparées dans lesquelles les sections antichars peuvent prendre place dans une conduite mobile du combat. Les moyens de transport adéquats manquant, c’est plutôt la solution statique qui s’impose.

La baignoire peut ainsi être compartimentée : deux à trois lignes de filtres peuvent être actionnée dans la profondeur, et affaiblir le flux mécanisé !

Il se pose cependant un problème de commandement : comment doit-on découper les secteurs de responsabilité tactique ? Faut-il constituer un secteur avant et un secteur arrière, ou faut-il créer un secteur rive droite et un secteur rive gauche ? La question n’est toujours pas tranchée…

Troisième ère : le chasseur de chars

Le système d’armes filoguidées antichars Tow, monté sur le véhicule blindé Piranha, permet au défenseur de combiner distance de tir, protection et mobilité. Dès les années 1990, il devient possible d’avoir une portée (jusqu’à 3700 m) supérieure à celle des chars, et donc de les “narguer” dans un duel. Il faut cependant que ce bras long soit utilisé au maximum, et éviter impérativement de se retrouver à portée de tir du char, ce que ne supporterait pas le blindage léger du Piranha!

Le problème de la plaine du Chablais est que les constructions et les nombreux rideaux d’arbres compartimentent la zone en de nombreux petits secteurs de dimensions souvent inférieures à 1 km: le duel devient risqué et menace de tourner au combat de rencontre inopiné! Il faut donc prendre un peu de hauteur et chercher à embrasser le maximum de la plaine d’un seul coup d’œil. Les chasseurs de chars doivent se positionner dès lors sur les flancs de la baignoire, et utiliser les routes forestières pour se déplacer.

Il faut toutefois freiner l’adversaire pour pouvoir mieux le viser, et empêcher les concentrations qui permettraient une poussée irrésistible. On va donc cloisonner la plaine en secteurs, en utilisant longitudinalement le cours du Rhône comme obstacle, et transversalement les deux à trois lignes de resserrement déjà évoquées. C’est dans cette série de compartiments que les chasseurs de chars peuvent agir, en fonction de l’avance de l’adversaire et de sa capacité à forcer les barrages ou à franchir le Rhône.

La baignoire devient donc une série de récipients contigus, sur lesquels on peut agir de manière ciblée et concentrée, et qu’il est possible de “vider” l’un après l’autre.

Et la forteresse…?

Le principe qui dit que “c’est là où le terrain est naturellement fort qu’il faut fortifier !” devrait montrer que la Chablais ne s’y prête guère. C’est faire fi de l’analyse du terrain !

Les différents itinéraires d’entrée et de sortie de la “baignoire” sont des terrains très forts, faciles à barrer. Des obstacles et des positions d’armes permanents ont pu y être judicieusement aménagés, et ont permis de multiplier l’efficacité des barrages. La seule mise à feu des ouvrages minés aurait permis de couper définitivement ces axes, mais pour le défenseur également !

Sur les resserrements servant de lignes d’arrêt supplémentaires dans la plaine, il a été possible d’établir des murs antichars, de construire des abris bétonnés pour les détachements d’infanterie, et de positionner même des tourelles de chars en positions fixes et bétonnées (fortins Centurion).

Et finalement, dans ce système très cloisonné, les lance-mines de forteresse de 12 cm bitubes peuvent exercer toute leur précision et leur haute cadence de tir, et agir comme de véritables armes antichars en utilisant la munition Strix à tête chercheuse. Quant aux pièces en casemate de l’artillerie de forteresse, elles peuvent agir dans la profondeur du dispositif, anéantissant les zones de préparation de l’adversaire et perturbant les travaux du génie et les apports logistiques.

Quelle prochaine ère ?

La probabilité de devoir mener un combat défensif contre des formations mécanisées dans le Chablais est actuellement faible, voire inexistante. Mais l’axe du Grand-St. Bernard – Simplon a toujours une valeur importante à l’échelon européen, et la question de sa protection ou de sa défense devra toujours être analysée de manière contemporaine. Les chars et les armes vont évoluer, mais le terrain restera le même. Il ne faut dès lors pas oublier que c’est lui qui décide, lui qui contraint la manœuvre, et qu’il offre dès le départ de bonnes esquisses de solution pour la défense.

Cdt corps Dominique ANDREY / publié en automne 2005 sur  www.asmem.ch